
Laurence Joly
N'oublie jamais d'où tu viens
Je suis née dans la rue, sans fenêtre, sans maison, sans habits, juste la chaleur d'une maman et d'une soeur pour porter mon corps fragile, mes jambes sans force...
Je suis Népalaise.
Fille adoptée en 1993 par une maman Française et un papa Italien.
Je ne connais pas un seul mot de français, j’ai du mal à marcher car je suis très malade, je viens de la rue, je fais la manche avec ma grande sœur pour me nourrir. Je suis en train de mourir de faiblesse. Je suis adoptée et mes parents m’ont sauvée de la misère et m’ont guérie. J’arrive en France à 2 ans.
La première déchirure est la séparation avec ma grande sœur Sangita qui a 4 ans de plus que moi et qui elle, a conscience de mon départ, elle reste avec notre père du Népal, notre mère du Népal vient de mourir, et mes parents adoptifs n’ont pas le droit d’adopter ma sœur, c’est interdit. Malgré mon jeune âge la tristesse se voit sur mon visage.
J’ai une très belle vie en France, je danse, je chante, depuis l’âge de 10 ans et je fais de grandes études par la suite et j’obtiens deux diplômes : celui de psychologue clinicienne et celui de directrice d’établissement médicaux sociaux.
Je n’ai jamais cessé de chanter, j’ai été dans diverses formations musicales et j’ai fait de nombreux concerts.
De mes 12 ans à mes 31 ans je fais de la musique et je travaille ou fais mes études.
Cependant je continue d’espérer durant toutes ces années de retrouver, un jour, ma sœur.
Ma mère et mon père ont aidé ma sœur toute sa vie au Népal pour qu’elle puisse aller à l’école et qu’elle puisse avoir un travail. Je garde contact avec ma sœur du Népal depuis mon arrivée en France et ma mère me propose à mes 16 ans de la faire venir en France. C’est une rencontre magique, deux sœurs réunies après tant d’années de séparation. Elle viendra en France deux fois pour des visas touristiques de 3 mois. Là a lieu, le choc des cultures, le choc des retrouvailles, la naissance de nouveaux sentiments. Nous nous sommes découvertes, nous nous sommes apprivoisées, nous nous sommes aimées.
Après chaque visa de trois mois elle retournait au Népal.
Puis, lors du gigantesque tremblement de terre au Népal en 2015, pour sauver ma sœur du désastre, nous faisons ensemble, en famille, la démarche pour qu’elle puisse venir définitivement en France.
Nous avons réussi.
Ma sœur vit en France depuis 10 ans et nous nous voyons régulièrement, elle habite près de chez moi dans le Var. Parfois ça me semble être un rêve, je n’arrive pas à réaliser qu’elle est à mes côtés, enfin…
A travers mes chansons, je chante mon histoire, je chante mes souffrances, mes déchirures, j’ai chanté des années en pensant à ma sœur du Népal, en espérant la revoir, la retrouver un jour…
J’ai un fort désir de montrer au monde ma culture, de montrer qu’on peut venir d’une caste très basse, comme la mienne au Népal : les intouchables (ceux qu’on ne doit pas toucher car ils sont perçus comme mendiants et sales, des non-humains, non-respectables) être née dans la rue et s’en sortir, grâce à l’amour des parents, à leur soutien, grâce à l’espoir de retrouver une sœur, ses racines, de renouer avec son passé, grâce aussi à l’accueil de la France.
Mon intention est de chanter au monde, ce que je suis devenue, d’écrire mon histoire entre mes deux vies mêlées, les traces de ce que j’ai vécu, ma volonté toujours de me battre, de vivre ou survivre.
Ma maman, celle qui m’a toujours soutenue dans ma passion pour le chant, qui a toujours soutenue mes choix. Elle m'a appris la rigueur, la détermination, elle m'a appris à vivre dans la passion.
Mon père, lui m'a appris l'écoute, la tendresse discrète, l'organisation et la discipline.
Tous deux m'ont appris l'amour inconditionnel.
Je chante aussi pour ma sœur, pour parler de notre lien qui n’a jamais cessé d’exister au-delà de la distance et la séparation durant des années.
Aujourd’hui je suis psychologue clinicienne mais je veux chanter, car c’est mon souffle de vie et d’envie, je tente ce nouveau voyage pour le chant, semé de doutes et aussi de peurs mais avec toujours cette soif de vivre ; de m’enivrer de musique, de vivre de cette dernière.
Je souhaite faire connaître mon pays et ma culture, car le Népal est en train de disparaître, on parle souvent de l’Inde mais jamais de ce petit pays qu’est le Népal juste au dessus, qui se meurt, seul, sans aucun soutien. Les Népalais partent de leur terre pour se sauver de la misère et de l’envahissement d’autres ethnies. Je veux faire passer un message pour que le monde ouvre les yeux sur ces pays en détresse et en survie, comme le mien.
Je suis de nationalité française mais le Népal est en moi, dans mon corps, dans mes gestes, dans ma voix.
Si je peux, grâce à mon histoire et à mes chansons, mes compositions, faire connaître un peu de ce pays dans l’ombre, ce sera une réussite, mon combat.
J’ai toujours rêvé de chanter mes chansons sur scène car cela offre la possibilité de chanter ma culture tout en faisant voyager les personnes.
Je sais que mon histoire est atypique, je sais qu’elle peut toucher car elle pleine d’espoir.
Il n’y a rien de plus important que le message délivré à travers la voix.
Latikka
